Grand entretien : reprendre le contrôle face aux écrans avec Najat Vallaud-Belkacem


S'inscrivant dans la continuité des initiatives portées sur le territoire parisien autour des écrans, nous avons eu l’opportunité d’interroger Najat Vallaud-Belkacem sur sa vision du numérique. À travers les recherches initiées pour l’écriture de son ouvrage Sevrage numérique, l'ancienne ministre offre un éclairage précieux, étayé et référencé, tout en partageant un témoignage très personnel. Face aux participants, elle s’est prêtée au jeu des questions-réponses avec un regard résolument tourné vers l’action.

Synthèse de l'entretien

Le piratage de l'esprit et le « hold-up » éducatif

Nous sommes entrés dans le vif du sujet en abordant sa propre tentative de déconnexion. Preuve de la puissance de cette dépendance, Najat Vallaud-Belkacem a confessé avoir "craqué" au bout de seulement cinq jours. Une anecdote qui illustre à quel point notre quotidien a transformé nos besoins en réflexes numériques, et à quel point nos environnements technologiques sont délibérément conçus pour capturer notre attention.

Comme le souligne la synthèse graphique d’Émilie Serralta, l'omniprésence des smartphones a opéré un véritable « hold-up du sujet éducatif ». Ce piratage de l'esprit repose sur des mécanismes neuronaux et attentionnels précis. Au premier rang se trouve le « doom scrolling » — ce défilement infini d'actualités anxiogènes ou futiles — qui sature notre temps disponible. Il nous rend insidieusement dépendants des GAFAM qui exploitent nos données et nous enferment dans des schémas de contenus.

Najat Vallaud-Belkacem a d'ailleurs partagé un parallèle saisissant avec le « syndrome de Stockholm » : nous développons une forme d'attachement affectif envers les outils qui nous emprisonnent. En tant qu'adultes, nous nous retrouvons dans une position ambivalente, à la fois consentants et otages de ce système.

Au-delà de la sphère relationnelle, ce schéma fragilise notre esprit critique, altère notre libre arbitre et complique la quête d’une information fiable et sourcée. L'invitée a notamment pointé du doigt le « brouillage de pistes » informationnel, rappelant qu'il faut infiniment plus d'énergie pour réfuter une fake news que pour la propager. À cela s'ajoutent des discriminations structurelles systématisées par les algorithmes des moteurs de recherche, guidés par des logiques marchandes plutôt que par l'intérêt public.

Grand entretien Najat Vallaud Belkacem

« Face à la vulnérabilité des enfants, il y a urgence à sanctuariser un droit à la disponibilité mentale »

Najat Vallaud Belkacem

Au prisme de l’enfance, les défis sont immenses. Face à ce constat, nous avons exploré les notions de limites d’âge, d'interdictions et de protection de la jeunesse, tout en interrogeant la démocratie et notre souveraineté à l’heure du numérique. Une ambivalence centrale a guidé la réflexion : comment conjuguer l'usage du numérique, inhérent à notre société actuelle, avec l'impératif de préserver les mineur·es ? Quel rôle doivent jouer les pouvoirs publics dans l’accompagnement de la sphère privée, et comment doit réagir l'institution scolaire, elle-même de plus en plus numérisée ? 

Pour l'ancienne ministre, le bon équilibre ne relève plus seulement du fait de "raisonner" les usages, mais appelle à une prise de position plus ferme, proche du "rationnement" pour les plus jeunes afin de protéger leur développement cognitif. L'École ne peut plus se contenter d'intégrer les outils numériques ; elle doit impérativement armer les futur·es citoyen·nes par une solide Éducation aux Médias et à l'Information (EMI), redoublée par un apprentissage critique des rouages de l'Intelligence Artificielle.

Interrogée enfin sur les silos qui segmentent trop souvent le monde éducatif et sur l'avenir de notre système à l'horizon 2027, Najat Vallaud-Belkacem a rappelé que la réponse ne viendra pas d'en haut de manière isolée. Le principe des alliances éducatives est précisément l'antidote. C’est un enjeu de société qui nous concerne tous et auquel nous devons répondre collectivement, en investissant simultanément les terrains culturels, sociaux et numériques. Éducation populaire, Éducation nationale, parents, enseignants et politiques publiques doivent collaborer et trouver ensemble les solutions de demain.

L'entretien s'est conclu par un appel vibrant lancé à la Fédération de Paris de la Ligue de l’enseignement à poursuivre son combat : continuer à accompagner l’école publique de manière complémentaire, porter haut les valeurs d'émancipation et peser dans le débat public pour que l’éducation reste un enjeu politique majeur.

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