Le centre Paris Anim’ Ken Saro Wiwa ? Ils l’appellent « l’école ».

Djamila, Rquia, Amin, Taba ou Ibrahim viennent du Bangladesh, du Mali, d’Algérie, du Maroc ou d’Egypte. Ils parlent bangla, soninke, bambara ou arabe. Ils sont arrivés à Paris il y a quelques mois ou il y a de longues années. Ils ont la vingtaine, la trentaine, parfois la soixantaine. C’était la « promo » des cours de français du jeudi soir. Un groupe joyeux, soudé, qui aimait se charrier : « En retard ? A toi de payer le café ! ».

Hier, ce n’est pas un café que nous avons partagé mais une dernière tisane : la verveine était la star de nos cours. Mais ce dernier verre, debout, avec les gestes barrières, n’avait pas le même goût. Il sentait la pluie, le confinement, le déconfinement, le gel hydroalcoolique. Cette période si particulière traversée ensemble sur WhatsApp.

Deux mois et demi d’échanges parfois quotidiens. Au début : des conseils pour se procurer des exemplaires de l’attestation dérogatoire au centre social tout proche et, surtout, pour remplir ce document si difficile à appréhender lorsque l’on ne maitrise pas le français. Puis une vidéo humoristique pour libérer la parole sur le confinement. Et vous, vous faites quoi pendant toutes ces heures ? Réponse presque unanime : la cuisine. Alors on s’est entraîné à rédiger des listes de courses à partir de vidéos présentant le vocabulaire des aliments. Et puis, presque soudainement, l’envie d’ailleurs : et si nous parlions d’autre chose que des produits de première nécessité ? Et si nous nous mettions à rêver un peu ? A dépasser notre enfermement ?

Nous devions aller au Louvre fin mars avec une étudiante en Master 2 préparant un mémoire sur l’accueil des primo-arrivants dans les musées. Nous y sommes allés, sur WhatsApp, avec elle. Un très beau moment d’échange autour d’une mosaïque du département des Arts de l’Islam : « La Joute poétique ». Plus tôt, « L’Arbre aux corbeaux » s’était transformé en « arbre chinois », avec un éléphant caché quelque part. Tout de suite, Taba y a vu un éléphant. Plus tard, nous avons écouté une chanson de Mamani Keita, cette chanteuse franco-malienne qui a quitté Bamako pour Paris à l’âge de 17 ans, sans un mot de français, et sans savoir ni lire ni écrire. Ses chansons, produites aujourd’hui par le prestigieux label « No format », invitent à « danser », « chanter » et « réfléchir », selon les mots de Djamila et Rquia.

Dans ce groupe, la plupart des apprenants n’ont pas été scolarisés antérieurement. La régularité des échanges sur WhatsApp a aussi été un moyen de faciliter l’apprentissage en cours de la lecture et de l’écriture. Des termes très simples, mais si importants dans les échanges quotidiens : les jours de la semaine, les mots « rendez-vous », « bonjour », « au revoir », « merci »…

Etait-ce vraiment une simple coïncidence ? La dernière fois où nous nous étions vus à Ken Saro, jeudi 12 mars à 20h, nous nous étions concentrés, entre autres, sur le repérage des mots « coronavirus » et « coude » sur l’affiche et la vidéo officielles promouvant les gestes barrières. L’affiche était déjà visible partout dans Paris. Il était 20h, peut-être 21h. A ce moment-là, Emmanuel Macron annonçait la fermeture des écoles pour une durée indéterminée. Nous l’avons appris plus tard dans la soirée, après avoir quitté Ken Saro. Le lendemain, nous apprenions également la fermeture des centres Paris Anim’.

Hier, devant la porte de l’école, toujours fermée, chacun a récupéré son cahier, son calendrier, son plan de Paris. Puis nous avons écrit « A BIENTOT » sur la porte vitrée où nous avions écrit, fin décembre « Bonne année ». En français et en bangla.

Avec un échange de coudes, nous nous sommes dit ensuite « au revoir ».

 

Article de Pauline Husy bénévole du centre Ken Saro-WiwaCENTRES PARIS ANIM'

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