La Fédération de Paris de la Ligue de l’Enseignement, comme toutes les organisations qui œuvrent depuis des décennies pour construire la société la plus juste et pacifiée possible, veut affirmer sa profonde émotion devant les insupportables assassinats de ces derniers jours. Charb avait déclaré, il n’y a pas si longtemps, à propos des menaces dont il faisait l’objet : « Je préfère mourir debout que vivre à genoux ».
Ce n’était pas une simple façon de parler. Nous sommes nous-mêmes, aujourd’hui, invités à rester debout, à affronter une guerre dont nous ne voulons pas, à refuser une terreur qui veut nous faire trembler.

Nous sommes plus que jamais mis en face des responsabilités qui sont les nôtres, que nous avons choisies d’incarner dans notre mouvement d’Education Populaire. Après notre émotion, après notre colère, nous devons nous tourner résolument vers demain. Nos valeurs doivent être encore plus actives au regard de ce qui vient de se produire. Cela signifie que nous ne devons reculer en aucun point sur toutes les thématiques que nous développons dans nos actions auprès des parisiens, enfants comme adultes : la justice sociale, l’égalité filles-garçons, la lutte contre les discriminations, les droits à la culture et à la création, l’accompagnement de l’école publique, la solidarité internationale, et bien entendu la laïcité. Et cette dernière affiche aujourd’hui ses terribles blessures. Tout cela, c’est la culture profonde de notre mouvement, son cœur intime, celui-là même dont certains voudraient ne plus entendre les battements.

Nous n’avons probablement pas encore parlé assez fort pour être entendu. N’avions nous pas raison de faire de la laïcité une clef pour toute société digne des hommes ? N’avions nous pas raison de tenir inlassablement cette question dans l’espace public, auprès de nos usagers, en particulier en direction de la jeunesse ? N’avions nous pas raison d’insister sur l’urgence de former des consciences ouvertes par la culture, et donc aux autres, dans toutes leurs diversités ? Nous faisons ce travail dans les quartiers sans relâche depuis longtemps et avons sûrement contribué à ce que le pire ne soit pas arrivé plus tôt et plus souvent. Bien des équipes éducatives, des structures d’animation n’ont pas attendu ces violences pour agir comme elles le pouvaient avec des moyens sans cesse plus réduits. Il y avait probablement mieux à faire qu’investir dans l’éducation populaire…!

Nous sommes conscients de ne pas être LA solution, mais certains d’en faire partie. Nous devons également avancer. Nous sommes contraints à nous interroger sur la manière de réaffirmer nos valeurs, en demeurant tenaces et déterminés, mais aussi imaginatifs à tous les niveaux de nos engagements.

Nous appelons à réfléchir collectivement à de nouveaux outils pour mettre en oeuvre nos convictions face aux complexités d’une société certes toujours plus difficile à construire dans le respect de l’humanité, mais cependant porteuse de cette espérance qui nous permet de continuer à rêver et à agir.

Il est d’une urgence capitale de redire aux politiques, à nos partenaires publics, aux citoyens, que l’Education Populaire doit redevenir une priorité nationale dans le contexte qui vient d’apparaître.
Dès maintenant, nous devons contribuer à l’élaboration de réponses imaginatives, fortes et adaptées, dans la continuité de ce que nous proposons déjà, c’est à dire des réponses éducatives et culturelles.
Dans nos équipements, dans les écoles, dans les ateliers, les jeunes, les enfants, réagissent aux évènements. Nous devons accueillir ces réactions, et pour cela aider les éducateurs et les familles à le faire. L’éducation populaire n’a, sur aucun sujet, jamais donné de leçon, mais elle a les capacités de créer l’espace collectif de la parole et de l’expression, qui seul saura éclairer les consciences individuelles.
Nous devons contribuer partout au développement de ces espaces collectifs de parole et d’expression, en prenant soin de donner les outils appropriés à ceux qui les animent.

Les pratiques culturelles et artistiques représentent également des moyens puissants qui sont à notre disposition pour peu qu’on leur donne la place qu’elles doivent avoir, c’est-à-dire non pas seulement dans les mains de quelques convaincus, mais au milieu de nous tous. Le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik disait, il y a 48 heures : « Notre arme c’est le théâtre, et le débat qui le suit ».

Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur la constatation suivante: les meurtriers sont nés dans notre société, ils en ont fréquenté les écoles, ils en ont habité les quartiers populaires, ils en ont aussi connu les prisons. Nos réponses éducatives et culturelles doivent tirer toutes les conséquences de ces faits, en d’autres mots : Défaillance éducative, « ghettoïsation » et abandon social et politique, misère carcérale. Nous allons, dans un premier temps, on l’a évoqué, nous confronter aux réactions immédiates qui sont loin d’être toutes « charlie- compatibles », si on peut le dire ainsi. Ce sera un travail long et patient, mais il faudra mettre en place ou les maintenir, des actions durables sur quelques thèmes principaux incontournables :

1 – La question de « l’autre », qui rassemble toutes les problématiques autour de la laïcité. Comment l’accepter comme un autre soi ? Comment lui faire place dans une conception « ultra-individualiste » de la société ?

2 – La justice : nombreux, dans les endroits les plus difficiles de notre société, sont ceux qui éprouvent ce sentiment de traitement injuste de leur existence. Comment réfléchir sur ce sentiment ? Comment le mettre au travail et le transformer en « puissance sociale d’agir » ?

3 – La dignité et l’estime de soi : la violence a pour source fréquente l’épreuve de l’humiliation, individuelle et collective; comment « re-fabriquer » de la dignité et des images positives pour ceux qui l’ont subie. Comment se sentir « contributeur » à un monde auquel on ne se sent plus appartenir ?

4 – Les adultes, les familles, la petite enfance : la plupart des actions menées dans nos équipements ont « les jeunes » pour objet. Comment travailler l’espace familial qui a été laissé à l’abandon sur des générations? Quels moyens mettre du côté de ce temps fondamental de la petite enfance ? Un regard même rapide sur la biographie des meurtriers est édifiant à ce sujet: violences familiales, maltraitances institutionnelles, etc…

5 – la radicalité : elle représente l’effroyable réponse à une vraie question pour chacun, mais surtout pour les jeunes: quel sens a mon existence? Nous devons être en capacité de leur faire rencontrer, si l’on peut oser cette expression, d’autres radicalités non violentes et respectueuses de l’humanité: artistes, militants, sportifs, passionnés, il y a tant de possibilités « radicales » qu’on voit, ici ou là, si souvent à l’œuvre chez ceux pour qui l’ordinaire du monde n’est pas suffisant. Nous appelons cela parfois de « l’engagement »… Comment faire rencontrer à ceux qui en éprouvent le besoin, ces autres formes ?

6 – le numérique et la démocratie : les évènements récents ont montré que la démocratie se jouait de plus en plus dans cet horizon; les enjeux idéologiques de nos démocraties y sont définitivement inscrits et doivent renouveler nos approches du débat. Comment appréhender cette réalité nouvelle et les possibilités politiques et culturelles qu’elle recèle ?

Cette liste est évidemment incomplète et doit être interrogée. Cependant, nous appelons à ce qu’elle soit discutée et partagée, et à ce que les réponses éducatives, expressives et culturelles les prennent en compte dans nos engagements d’éducation populaire, de paroles et cultures partagées.

« Ils ont essayé de nous enterrer, dit un poème mexicain, ils ne savaient pas que nous étions des graines »

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